10 Cloverfield Lane et Midnight Special
Alex 28 mars 2016

Temps de lecture : 8 minutes

2016 n’a pas commencé sur les chapeaux de roue en termes cinématographiques, c’est le moins que l’on puisse dire. Entre des films attendus et finalement décevants, les restes d’un palmarès cannois qui s’est avéré plus que médiocre une fois de plus, une tripotée de films sans surprise ou sans saveur, ou encore des ratages immensément surcotés, on ne peut pas franchement dire que ce début d’année ait été très joyeux. Même si il convient de tempérer cet état de fait en rappelant que les premiers trimestres sont rarement très fructueux, cela fait quand même du bien de voir deux films qui tout d’un coup relèvent la barre. C’est ce dont on va parler ici…


 


10 Cloverfield Lane s’ouvre sur une rupture : à la suite d’une dispute sur un sujet incertain, Michelle (interprétée par Mary Elizabeth Winstead, on y reviendra) décide de tout plaquer, d’emporter quelques affaires dans un sac et de conduire sans but, d’échapper à son problème.

Tout dans cette première scène, de la musique qui enveloppe tout, jusqu’aux plans sur le visage de Michelle dans la voiture roulant sous la pluie, en passant par la situation narrative et même le lettrage du générique, fait fortement penser à Psycho d’Hitchcock, et il est fort probable que ce ne soit pas un hasard. En effet, après avoir pris une mauvaise sortie (de route), elle se retrouve à son réveil dans un sous-sol glauque, enchaînée à un tuyau. Elle découvre ensuite, par le biais d’Howard (John Goodman) son « kidnappeur », qu’elle n’est en réalité pas prisonnière mais en sécurité, car dehors c’est la fin du monde : des aliens ont débarqué et ont relâché un virus mortel, décimant la population et rasant des villes entières.

On est, bien évidemment, tout de suite en déni vis-à-vis de cette explication, tant les circonstances sont étranges. En premier lieu, on se retrouve ainsi catapultés dans le bunker anti-atomique personnel d’Howard, avec en prime Emmett, un gars du coin qui l’a aidé à la construction et s’est réfugié dans le bunker à la dernière minute. Rien que le fait qu’un personnage ait un abri anti-atomique le rend immédiatement suspect, mais tout dans l’attitude d’Howard renforce cette suspicion.

La comparaison avec Psycho n’était pas faite au hasard, tant le personnage et ses maniérismes rappelleraient une version âgée de Norman Bates : Howard plonge toutes les scènes où il est présent dans une sorte d’inconfort profond, et même ses rares absences sont cause d’inquiétude, tant le personnage reste présent dans le décor environnant du bunker.

 

Crédit photo : Paramount Pictures / Bad Robot – 10 Cloverfield Lane (John Goodman, Mary Elizabeth Winstead, John Gallagher Jr.)
Crédit photo : Paramount Pictures / Bad Robot – 10 Cloverfield Lane (John Goodman, Mary Elizabeth Winstead, John Gallagher Jr.)

 

Les péripéties qui s’en suivent sont assez classiques (y compris la fin qui, même si elle reste surprenante, fait sens si l’on considère la ressemblance avec Twilight Zone dans la structure de la narration et du scénario, mais je n’en dirai pas plus) mais très bien ficelées, le scénario réussit son job admirablement bien en nous mettant en alerte, pour mieux nous leurrer dans un faux sentiment de sûreté, pour amener ensuite un autre élément perturbateur ou une autre scène dérangeante. La mécanique centrale, reposant sur la question de « est-ce juste le plan très très élaboré d’un psychopathe ou y-a-t-il vraiment un danger dehors ? » est bien huilée et fonctionne admirablement bien, et donne à l’histoire une tension mesurée mais quasi-constante qui met littéralement les nerfs à fleur de peau.

Tout ceci est porté par un casting excellent, si l’on a parlé de John Goodman plus haut, il convient de mentionner qu’il a rarement été aussi effrayant, malgré sa démarche bonhomme et joviale, il campe Howard avec un mélange d’émotions oscillant entre le pathétique et la violence à peine contenue auxquelles il ne nous avait pas habitués mais qu’il réussit parfaitement.

Mais celle qui vole littéralement la vedette est Mary Elizabeth Winstead et, croyez-moi, je suis le premier surpris, car jusqu’ici elle n’avait à mon sens jamais été particulièrement notable dans aucun des films dans lesquels je l’ai vue : toujours relativement en retrait, dans des rôles anecdotiques et avec un jeu relativement plat et sans intérêt. Rien d’anecdotique ici, tant elle porte le film quasiment à elle seule, et démontre qu’il ne faut jamais juger des acteurs trop vite. Elle est tout simplement parfaite dans le rôle, constituant un personnage attachant auquel tout le public peut aisément se rallier : elle excelle à la fois dans les moments de tension, les scènes dramatiques et jusque dans les scènes d’action. Le personnage de Michelle lui sied à merveille, et on ne peut qu’espérer la revoir aussi en forme dans ses prochains rôles.

 


10 Cloverfield Lane est ainsi un excellent thriller en huis clos dont la relation ténue et superficielle avec le très bon Cloverfield ne devrait pas nuire à l’appréciation du film, que vous ayez aimé et/ou vu Cloverfield ou pas (spoiler : dans les deux cas, ça ne change pas grand chose). Le film vaut ainsi pour son excellent script, une réalisation propre et efficace, un beau score et surtout une performance centrale qui vaut à elle seule le prix du ticket. À ne pas louper !

 

 


 

— MIDNIGHT SPECIAL

Midnight Special lui est bien différent, tout en étant étrangement proche, non pas dans son histoire qui n’a pas grand chose à voir avec celle de 10 Cloverfield Lane, mais dans son feeling assez rétro : si 10 Cloverfield Lane évoquait, comme on l’a vu, à la fois les huis clos, Psycho mais aussi la série Twilight Zone ; Midnight Special se réclame lui des films de science-fiction des années 1970 (eux-mêmes en partie inspirés par Twilight Zone, dont on retrouve des traces ici également) à petit budget.

L’histoire commence par la fuite d’un homme, Roy (Michael Shannon), et de son fils Alton hors de la secte dans laquelle ils résident, avec l’aide d’un policier, ancien ami du père. Les autorités sont à leur poursuite, ainsi que le ponte de la secte, qui cherche à récupérer le garçon pour des raisons plus que floues. En effet, Alton semble posséder une sorte de pouvoir étrange qui lui confère, entre-autres, la possibilité pas courante de « capter » tout un tas de signaux, y compris dans des langues inconnues. La secte, y voyant un signe de Dieu, a fait de ces transmissions ses sermons sacrés.

Seulement voilà, un événement majeur est censé se produire, selon les visions d’Alton, événement d’origine inconnue mais que la secte a interprété comme la fin du monde. De plus, en tandem avec la fuite du père hors de la secte, arrive la NSA, qui souhaite savoir exactement comment, dans les sermons et les écrits de la secte, se trouvent des extraits de communications ultra ultra-secrètes entre satellites auxquelles personne ne devrait pouvoir accéder.

Le film construit ainsi, par bribes, au cours de son déroulement, son histoire et son univers, et ce de façon très subtile et astucieuse : ici, point de dialogues sans fin, d’exposition à n’en plus finir, Jeff Nichols a préféré naviguer dans son scénario en privilégiant l’économie de moyens. Midnight Special est à son meilleur lorsqu’il s’agit de faire passer des sentiments ou des éléments de scénario par le visuel. Déjà réalisateur du très bon Take Shelter (avec le même Michael Shannon, qui semble être son acteur fétiche), qui tournait autour de quelques thèmes similaires (les croyances, la possibilité de prévoir le futur), Nichols est arrivé ici à sublimer l’essai en rendant un film d’une simplicité presque naïve mais tout à fait maîtrisée.

 

Crédit photo : Warner Bros. Pictures – Midnight Special (Kirsten Dunst, Jaeden Lieberher, Michael Shannon)
Crédit photo : Warner Bros. Pictures – Midnight Special (Kirsten Dunst, Jaeden Lieberher, Michael Shannon)

 

Certaines scènes et certains plans restent en mémoire longtemps, on citera notamment la scène d’ouverture montrant la voiture des fugitifs fonçant sur une route de campagne à tombeau ouvert et tous phares éteints (magnifiée par une très belle photo de nuit que l’on retrouve tout le long du film, vous comprendrez pourquoi en le voyant), la vision fantomatique de bus scolaire dépassant l’horizon au-dessus des braises d’un coucher de soleil, une pluie de météorite nocturne sur une station service au milieu de nulle part, ou encore un interrogatoire dans une salle d’un blanc vaporeux qui donne des frissons.

Pour finir, les acteurs sont uniformément bons, avec une mention spéciale à Jaeden Lieberher qui interprète assez incroyablement bien le jeune Alton (c’est en général rare que les gamins soient très bons acteurs donc c’est doublement étonnant ici), ainsi qu’Adam Driver, aperçu en Kylo Ren dans le dernier Star Wars, et qui confirme ici son potentiel d’acteur dans un rôle nuancé où il ressort de temps en temps ce côté pathétique qui caractérisait Ren, mais dans un personnage beaucoup plus sympathique.

Mais plus encore que les acteurs ce qui anime véritablement le film, comme dit plus haut, est sa réalisation vraiment réussie, et un scénario qui tient en haleine et n’hésite pas à garder une part de mystère, là où d’autres auraient cherché à caler toutes les explications en un seul métrage, au risque de ruiner la surprise et l’intrigue qui font ici tout le sel du scénario. Ce sentiment d’émerveillement et d’étrangeté, couplé à une histoire qui est au fond très humaine et terre à terre, permet un film qui, s’il est certes simple, parle au plus grand nombre sans se vautrer en cherchant le plus grand dénominateur commun, mais plutôt en évitant la condescendance et en ne prenant pas le spectateur pour un abruti.

 


Avec Midnight Special, Jeff Nichols a donc réussi à créer un film de science-fiction véritablement beau, universel et étrange, un peu à l’ancienne, comme on en voit trop peu. Le point fort est évidemment la mise en scène, réellement réussie, mais il est rare aujourd’hui de voir un film comme celui-ci ou tout le monde est venu et a fait son job de la meilleure des façons possibles, sans un budget extravagant, mais en prenant des partis pris, à la fois visuels, scénaristiques et musicaux. Si il n’est pas forcément le film d’une originalité folle que tout le monde prétend, il reste bien ficelé à tous les niveaux et sort suffisamment du lot pour constituer un réel vent de fraîcheur dans un cinéma de science-fiction hollywoodien actuel assez sclérosé.

 

Alex

Plaignez-vous à la direction.

Your comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *